Esprit de corps

un film documentaire d'Olivier Volcovici - - - - - >>>
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Durée : 47 minutes
Format de tournage : DV cam
Format de diffusion : BetaNum /Béta SP

Réalisation : Olivier Volcovici
Production : Fin Avril
Image : Olivier Volcovici
Montage image : Delphine Dumont / Olivier Volcovici
Montage son et sons additionnels : Joséfina Rodriguez
Mixage : StudioYellow cab / Steaven Ghouti
Etalonnage : Lola Bergeret
Production : Agnes Bovet / Emmanuel Deswarte

Avec le soutien de Cinémas93
Dispositif d’Aide au film court
du Conseil Général de Seine-Saint-Denis

C’est au cours d’un voyage au Maroc alors que je me baladais
sur un port que j’ai vu pour la première fois ces vieux rafiots
de fortune sur lesquels des hommes dépenaillés s’affairaient

à vider les cales de leurs cargaisons. Des cageots remplis de
poissons volaient de mains en mains comme doués d’une
incroyable énergie motrice. La force de ces images me sauta
aux yeux. J’étais stupéfait par ce déchaînement de violence
exercée sur tous mes sens. Cette scène brute, primitive et
essentielle dans le travail et la présence des corps me ramenait
à une autre époque. Cela faisait déjà quelques années que le
sujet du corps au travail me fascinait. J’avais souvent tourné
autour de ce thème au cours de la réalisation de films de fiction
et je ressentais alors le besoin de l’aborder d’une toute autre
manière ; seul, brutalement et excessivement dans mon implication
physique et émotionnelle. Jamais le désir d’un film —que je voulais
spontané, libre et sensoriel— n’avait été aussi fort. De retour à
Paris, les questions techniques ont vite été résolues.
Une caméra numérique en bandoulière et des cachets contre le
mal de mer en poche, me voilà reparti pour une virée de trois
semaines à bord d’un de ces vieux rafiots; logé et nourri comme
n’importe quel autre membre d’équipage.
C’est durant ces quelques semaines, balbutiant les trois mots
de berbère appris la veille de l’embarquement, que j’ai essayé
de me fondre dans le groupe pour approcher ces corps au plus
près possible de l’exercice du travail et de la fatigue qui suit ce
travail; et ainsi rendre compte de chacun de ces hommes comme
l’on rendait compte des héros mythologiques dans les livres de
mon enfance.

Dans un port du nord de l’Afrique, quelque
part aux portes du désert, des hommes s’affairent
sur le pont d’un vieux bateau de pêche.
Ces marins, jeunes hommes prématurément
vieillis, aux visages creusés par le soleil
et vêtus de lambeaux, tirent sur des câbles,
se bousculent, s’entrechoquent en poussant
des cris préhistoriques. Les hommes, comme
une nuée de mouches disciplinées, forment
une chaîne étrange ; maillons solidaires d’un
corps puissant aux gestes d’une sidérante
agilité. Ces types fatigués, aux cheveux hirsutes
et à la barbe drue, alignés depuis le
pont jusque sur le quai du port des dizaines
de mètres plus loin, se balancent des cageots
de poissons sortis du ventre du bateau. Et ce
sont quelque quarante ou cinquante tonnes
de poisson que l’on se balance de main en
main, jour après jour. Les hommes, insouciants
de leur sort, chantent, crient, s’invectivent
et s’amusent d’un rien. Ici, aux portes du
désert, la lumière écrase tout. Le sel ronge
les visages et les chairs. La nuit succède au
jour, le travail au travail et le labeur ne s’arrête
jamais.
Ces types, une quarantaine de paysans descendus
un jour de leur montagne quelque part
dans la région d’Agadir, se sont reconvertis à
la pêche sur des vieux rafiots de fortune. Des
paysans qui n’avaient jamais vu la mer. Des
pêcheurs qui, même après dix ou quinze ans
de travail, ne savent toujours pas nager et n’y
trouvent rien à redire.
Ici, on prend chaque nuit la mer et on travaille
jusqu’à 12 heures d’affilés avant de rentrer au
port pour débarquer à nouveau le poisson.
Une fois le labeur terminé, les corps s’avachissent.
Quelques hommes jouent aux cartes
pour tuer le temps. Le soir venu, chacun
se retire pour manger en silence. Les radios
grésillent faiblement. Des cris de mouettes
résonnent dans la nuit. Puis vient le temps du
sommeil. Quelques heures d’oubli avant de
reprendre la mer.
C’est sur ce bateau, dans ce port aux portes
du désert, que j’ai embarqué pour faire un film
personnel. Seul, au milieu de ces paysans,
clochards célestes, demi-dieux abrutis par
la fatigue, le soleil, la lumière, la chaleur, le
froid, les cris, les coups du sort et la peur.
Peur d’une mauvaise pêche, de tomber à la
mer au milieu de la nuit ou d’être malade et
de ne plus pouvoir travailler. Je ne suis pas
arrivé là-bas par hasard mais par fascination
pour ces hommes, leur force et leur abnégation.
Sans parler un seul mot de leur langue,
je suis rentré dans ce corps-là — un équipage
ou chaque homme est l’organe vital d’un
corps immense — pour essayer de rendre
compte de leur condition de vie de la manière
la plus directe et la plus sincère possible.
Cela en partageant quelques moments clés
de ces rituels qui se répètent jour après jour
(la pêche, le débarquement de poissons, le
repas, le sommeil). J’ai essayé de faire partager,
dans un abandon de la pensée et de
la parole, une certaine expérience du travail,
un harassement et une prodigieuse fatigue ;
et puis rendre compte, bien sûr, de ces conditions
de travail où l’homme n’est d’abord
qu’une force vitale et où sa valeur marchande
est fonction de cette force.